Eddy KHALDI
Président de la Fédération nationale des DDEN
Auteur en particulier de ABC de la Laïcité,
ABC de la Laïcité pour les jeunes
Il y a comme une incongruité à prétendre défendre les principes de la loi de Séparation des Églises et de l’État de 1905 et à faire silence sur l’école confessionnelle institutionnellement favorisée.
Faut-il subventionner l’École d’une Église afin de former ses croyants et son organisation communautariste et commerciale ou aider les citoyens en devenir à s’émanciper et à s’insérer pour construire une citoyenneté porteuse des principes de la République dans une École ouverte à tous les élèves ?
Faut-il encore s’interdire de poser la question de ce séparatisme subventionné et se résigner à ne plus aborder ses conséquences sur la mixité sociale, le démantèlement de l’Éducation nationale et la laïcité de l’État ?
De la mixité sociale
L’OBS du 12 janvier 2023 a publié un dossier scolaire des inégalités établies à partir de la divulgation officielle, sur décision de justice, des indices de position sociale – IPS – administrativement dissimulés, montrant des écarts en faveur des établissements privés. Parallèlement, Le Monde du 20 janvier 2023, à partir d’une très riche enquête, titre en première page « Lycées : le privé bien mieux doté que le public ». Ces différents IPS témoignent des inégalités sociales, sur subventionnées, au profit des établissements scolaires privés. Ces faits incontestables viennent contredire le discours enjôleur de l’enseignement catholique sur sa prétendue fibre sociale. Cette omerta perdure depuis 1984. La loi Debré de 1959, continûment aggravée, pénalise l’École publique en favorisant l’emprise des religions, le conservatisme social et le libéralisme économique. Incroyable, le ministre actuel souhaite « trouver un accord » avec l’enseignement catholique pour qu’il « participe de cet effort de mixité sociale et scolaire ». Où est « le libre choix » des élèves défavorisés vers un enseignement confessionnel sélectif prétendant répondre aux difficultés sociales familiales ? C’est l’enseignement public qui assure cet accueil. Pourtant certains au nom de leur libre choix surfinancé par la puissance publique revendiquent de cultiver un système élitiste parce qu’ils considèrent l’égalité comme une injustice. Pour nous DDEN l’injustice c’est l’inégalité. C’est pour cette raison que nous revendiquons l’égalité des citoyens et non celle des groupes ou des communautés. Sinon on introduit la différence des droits entre groupes et on dénature le concept de service public, expression de l’égalité des citoyens et non des communautés.
Cependant, zapping et consumérisme font les beaux jours des écoles catholiques vidées de leur raison originelle, sous contrôle étroit et discret de la hiérarchie catholique, dont l’école est un service direct de l’épiscopat depuis 2008 avec des statuts plus prosélytes depuis 2013. En 1985, un accord léonin, du concordat scolaire Lang-Cloupet, sans fondement législatif, a accordé à l’enseignement catholique 20% des moyens publics alors que les établissements privés ne représentent que 17% de la population scolaire. Cette scandaleuse disparité pénalise lourdement l’École de la République. Ce même enseignement catholique répartit à sa guise, en toute discrétion, sans contrôle, les postes du premier et second degré. Cette pratique illégale ne peut exister dans l’enseignement public. Ainsi, la hiérarchie catholique se permet de transformer un poste primaire équivalent à 27 heures en 1,5 poste de certifié à 18h00 ou 1,8 poste d’agrégé à 15 heures. Quelle aubaine !
Du démantèlement de l’éducation
Le constat, toujours entretenu, de la « crise de l’École » est loin d’être une nouveauté. Il perdure depuis la création de l’école de Jules Ferry. Pas question non plus de minimiser les critiques de ceux qui se dévouent pour améliorer l’école au contact d’élèves aux comportements divers, confrontés à des situations sociales d’exclusion.
L’avenir de notre pays se fonde sur la qualité de cet enseignement public et sur l’investissement que la Nation consacre à ce maillon essentiel de notre cohésion sociale.
Face aux inégalités sociales, le système éducatif ne peut pas tout. Peu de statistiques sont divulguées, elles tiennent presque du « secret-défense ». Il n’est pas question d’occulter ni de réduire les difficultés que traversent l’École et l’Université
L’enjeu du pluralisme scolaire est le développement libéral de l’enseignement, ouvrant la voie à l’établissement de la concurrence où la considération religieuse est fort présente bien que la loi Debré ne reconnaisse que des établissements et non un réseau et encore moins une entité cultuelle et prosélyte. À cet égard, même Michel Debré refusait de négocier avec une organisation cultuelle qui aurait la prétention de représenter officiellement l’Église. Il mettait paradoxalement en garde : « Il n’est pas concevable, pour l’avenir de la nation, qu’à côté de l’édifice public de l’Éducation nationale, l’État participe à l’élaboration d’un autre édifice qui lui serait en quelque sorte concurrent et qui marquerait, pour faire face à une responsabilité fondamentale, la division absolue de l’enseignement en France. » Aujourd’hui, cette crainte est devenue réalité. On assiste, en silence, à la nationalisation du privé et à la privatisation du public.
L’OCDE conforte cet objectif pour « l’employabilité et l’adaptabilité » : « La structure actuelle du système éducatif considérée comme archaïque, est appelée à disparaître au profit de structures plus souples, largement soumises aux lois du marché aussi bien dans leurs débouchés que par leur fonctionnement interne. L’institution scolaire proprement dite n’aura plus qu’à assurer la socialisation des jeunes et à leur inculquer, non plus essentiellement des savoirs, mais des compétences devant garantir leur employabilité et leur adaptabilité ». Objectif conforté par un nouveau rapport du 24 janvier 2023 de la Cour des Comptes qui vise à « Mobiliser la communauté éducative autour du projet d’établissement ». Rapport opportunément repris, le 8 février 2023, par une grande proposition de loi des sénateurs républicains pour transformer l’école en profondeur. Certains rapports ne servent qu’à instrumentaliser des dysfonctionnements réels ou supposés pour invalider les principes fondateurs de l’École de la République avec, pour quelques-uns, le dessein non dissimulé de la privatiser.
Le débat sur l’École ne peut se dispenser de réfléchir à l’organisation structurelle de celle-ci et à la prise en charge par l’État de tout ou partie des moyens d’investissement et de fonctionnement humain et matériel au profit d’établissements privés presque exclusivement confessionnels qui entravent la mixité sociale, engendrent des inégalités et s’attaquent à la laïcité de la République.
Rappelons ici notre serment prononcé le 19 juin 1960 à l’assemblée qui s’est tenue à la porte de Vincennes : « Nous, délégués des pétitionnaires des communes de France, représentant 10 813 697 Français et Françaises de toutes origines et toutes opinions ayant signé la pétition solennelle contre la loi scolaire de division du 31 décembre 1959, faisons le serment solennel : – De manifester en toutes circonstances et en tous lieux notre irréductible opposition à cette loi contraire à l’évolution historique de la Nation ;
– De lutter sans trêve et sans défaillance jusqu’à son abrogation ;
– Et d’obtenir que l’effort scolaire de la République soit uniquement réservé à l’école de la Nation, espoir de notre jeunesse. »
De la laïcité de l’État
On ne cesse de nous asséner que « la laïcité ne pose aucun problème et la guerre scolaire est dépassée ».
Gambetta ne disait-il pas : « En éducation comme en politique, il y a deux erreurs à éviter dans notre jugement sur le catholicisme : l’une est de croire qu’entre l’Église et l’État laïque la lutte est sur le point de cesser ; l’autre, qu’elle va continuer dans les mêmes conditions. » Dans « l’Église et l’École », Marceau Pivert démontrait le lien entre l’ecclésial et le social à fins d’évangélisation de la société, et sa visée de perpétuation de la domination : « Toute Église tend à devenir une institution de classe, et par suite un instrument de classe, puisque, dès que la lutte des classes pénètre dans l’histoire, l’autorité spirituelle de l’Église est forcément utilisée par la classe dominante comme moyen de conservation et de coercition. » D’où viennent donc ces inégalités scolaires ? D’abord du milieu social d’origine. Dans « L’école conservatrice, les inégalités devant l’école et devant la culture », Pierre Bourdieu indique que le système scolaire « est un des facteurs les plus efficaces de conservation sociale ».
L’enseignement privé catholique, composé d’une clientèle socialement favorisée, fait croire à l’opinion qu’il incarnerait l’alternative aux carences, en partie présupposées de l’enseignement public ouvert, lui, à toutes et tous. S’il est certes à regretter que dans son fonctionnement quotidien, l’enseignement public ne parvienne pas toujours à corriger les inégalités en dépit de l’idéal de sa mission, il faut bien comprendre en revanche, que les établissements privés contribuent, eux, à entretenir ces inégalités et même à les aggraver structurellement. L’enseignement catholique s’approprie et épouse sans décence l’essentiel des demandes individuelles du libéralisme éducatif pour faire financer sans scrupules sur fonds publics la concurrence scolaire. Ces stratégies individuelles du « libre choix » sont détournées, en réalité, vers l’adhésion à un projet confessionnel imposé abusivement. Dans une logique consumériste ne qualifie-on pas ces méthodes de « publicités mensongères » ?
L’école prétendue « libre » n’entend pas s’assumer hors du concours de l’État de plus en plus sollicité. Ce dernier sait pertinemment qu’au nom de la sacrosainte « liberté », il ne pourra juridiquement exiger en contrepartie toutes les missions et obligations assumées par le service public d’éducation. Ce remariage de l’Église et de l’École ouvre une brèche dans la séparation des Églises et de l’État.
Exclure, aujourd’hui, la question de la laïcité du pluralisme scolaire, est un piège pour l’École, pour la République et la cohésion de la société.
La laïcité est un principe constitutionnel, on ne peut la cantonner à gérer exclusivement des questions de société, dont la place de l’islam dans l’espace public, et nier les questions institutionnelles posées par le financement public d’un dispositif concordataire concurrent du service public laïque d’éducation.
Il n’est pas question d’occulter ni de réduire les difficultés bien réelles qui traversent l’École publique. Mais ces difficultés servent à instrumentaliser des dysfonctionnements et invalider ses principes fondateurs.
L’École publique laïque assume la mission fondamentale d’instruire et d’éduquer les jeunes citoyens appelés à devenir maîtres de leur destin et capables d’autonomie de jugement pour leur émancipation. Elle a aussi la mission de promouvoir une conscience collective dans la République laïque, dans le respect de ses autres principes fondateurs. Elle est en ce sens génératrice du vivre ensemble pour forger l’unité nationale.
Pour cette raison fondamentale, la laïcité est inséparable de l’idée même de République.
Le citoyen légitime la République. Il doit être instruit pour que son vote s’accomplisse en connaissance de cause et dans la liberté absolue de sa conscience. L’École joue, pour ce faire, un rôle essentiel dans la formation à la citoyenneté républicaine afin que la Conscience Citoyenne soit libre. Il convient donc que l’enseignement reçu échappe à tout présupposé ; qu’il soit laïque. Laïcité qui permet de se déterminer librement et individuellement.
L’École, laïque, obligatoire et gratuite n’est donc pas une institution parmi d’autres. Elle n’est pas l’émanation d’une communauté mais bien celle de la Nation. Elle est la clé de voûte de notre République.
L’efficacité de l’École publique est, pour nous DDEN, notre priorité parce que c’est là que se forge l’avenir de la Nation et où l’on aide tous les jeunes à se construire Citoyen.